26
sep 2010

L’éducation étant habituellement obligatoire jusqu’à 16 ans, il s’agit d’un phénomène de société qui rejoint, il me semble, l’expérience de la majorité des citoyens. Mais sans nécessairement se limiter au contexte scolaire, en fonction de quel critère effectuons-nous une classification utile/inutile, productif/non-productif de nos actes et de nos choix? C’est bien évidement fonction d’une fin, d’un objectif que nous nous fixons. C’est parce que je dois faire du rangement que regarder la télévision est inutile et c’est parce que je dois faire un travail de recherche qu’aller prendre un verre avec des amis est inutile. Mais regarder la télévision peut devenir utile si mon objectif est de relaxer ou de ne pas manquer une émission dont le sujet m’intéresse particulièrement, tout comme aller prendre un verre avec des amis peut aussi être utile si j’ai envie de socialiser et de me changer les idées. L’action est donc utile ou inuti
le non pas en elle-même, mais uniquement en fonction d’un objectif que l’on se fixe, parfois plus ou moins consciemment. Mais ces petits objectifs quotidiens et changeants me semblent subordonnés à un but plus élevé, plus général, qui lui est susceptible de nous éclairer sur la manière dont nous percevons l’éducation : « réussir sa vie ». Ouf, un peu vague et abstrait, n’est-ce pas? Pourtant, qui ne veut pas « réussir sa vie »? N’est-ce pas en fonction de cet objectif plus ou moins clairement formulé et plus ou moins conscient que nous effectuons nos grands choix, parfois sans même y penser? Chose certaine, c’est clairement notre conception d’une vie réussie qui nous incite à penser l’éducation en termes d’utilité ou d’inutilité.



Même si nous nous laissons tous guider plus ou moins consciemment par une conception d’une « vie réussie » basée sur les possessions, l’emploi, le pouvoir et la popularité, nous sommes tous conscients des pièges qu’elle implique lorsque nous y réfléchissons le moindrement. C’est par exemple une évidence qu’un homme puisse réussir sa vie selon la conception commune présentée plus tôt et l’avoir échouée de son propre point de vue, tout comme l’inverse est aussi possible. Mais il n’est même pas nécessaire d’y réfléchir : on peut aussi simplement vivre et sentir ces pièges. Car c’est aussi une évidence que si un homme vous impressionne de l’extérieur par sa richesse et sa popularité puis qu’en le rencontrant, vous découvrez qu’il est
malhonnête, lâche et particulièrement jaloux, automatiquement, sa vie ne vous semblera pas aussi réussie, et ce sans la moindre réflexion. Soit dit en passant, je n’avance pas que la richesse et la popularité excluent une personnalité respectable, heureuse et « réussie », loin de là : mais nous devons garder à l’esprit que cela est bel et bien possible.

Quand nous parlons de ce type de « vie réussie », nous concevons notre vie comme une sorte de film ou d’histoire, c’est-à-dire comme un enchainement d’évènements et d’accomplissements observables et distinguables qui méritent d’être jugés plus ou moins bons et impressionnants. « J’ai voyagé sur 5 continents, j’ai créé ma compagnie, elle a fait faillite, je m’en suis créée une autre et elle a réussi, je me suis procuré une belle maison, je suis passé dans les journaux 2 fois, j’ai eu 3 femmes qui m’ont aimé, j’ai publié un livre apprécié des critiques, je me suis même procuré un yacht… Bilan? J’ai réussi ma vie! ». Le premier piège de cette conception est que, puisque certains évènements n’ont de sens que lorsqu’un autre évènement se produit plus tard (l’échec d’une première compagnie – la compréhension des erreurs liées à l’échec – la réussite d’une seconde compagnie), il est difficile de faire un bilan complet de notre vie et donc de la qualifier de réussite ou d’échec… avant qu’elle ne soit terminée. Ce qui, avouons-le, est plus ou moins pratique et logique. Sans vouloir me lancer trop profondément dans une hypothèse de justification historico-culturelle, il est possible que cette manière de concevoir et de penser nos vies (réussite / non-réussite) provienne d’un héritage chrétien profondément ancré dans les racines de notre mentalité. L’athéisme n’élimine pas d’un seul coup toutes les influences historiques : le monde a tout de même été chrétien pendant extrêmement longtemps! Ce pourrait être pour cette raison que nous aurions tendance à penser notre vie en terme de bilan qui peut être jugé, qui « passe » ou qui ne « passe pas », un jugement qui nous faisait traditionnellement mériter le paradis ou l’enfer. Si cette manière de penser nos vies est profondément ancrée en nous, elle s’est clairement vidée de son sens religieux. Mais il n’est pas impossible qu’elle ait été « remplie » par un nouveau sens, cette fois-ci donnée par ce que nous pourrions appeler «
l’économisme ». Par l’intermédiaire des médias, cet « économisme » définit stratégiquement la « vie réussie » non plus principalement par l’absence du péché comme le faisait le christianisme, mais par l’acquisition de biens, nous incitant ainsi à faire fonctionner l’économie. Ainsi est possiblement née la conception commune d’une « vie réussie ».

Mais si cette conception d’une « vie réussie » comme un enchaînement d’évènements est piégée et erronée… que nous reste-t-il? Nous pouvons aussi concevoir la « vie réussie » comme la saisie et la recherche permanente des occasions de développer certains traits de caractère, certains sentiments, certaines valeurs et surtout certaines capacités et certains talents. Bref, sans vouloir tomber dans une distinction trop simple, il nous reste la possibilité de penser la « vie réussie » non pas en fonction de ce que l’on acquiert et de ce qu’on accomplit, mais en fonction de ce que l’on devient. Cette idée peut rappeler le concept de « vertu » chez les anciens Grecs, un concept auquel ils accordaient énormément d’importance et qui, justement, pouvait à lui seul servir de critère pour évaluer la « réussite » d’une vie (notons d’ailleurs qu’à cette époque, le monde n’était pas encore chrétien). Se dépasser, se développer, autant physiquement, qu’émotionnellement, qu’intellectuellement, et ainsi toujours attirer non seulement le respect des autres, mais aussi le respect de soi : vo
ilà une « vie réussie ». Le problème est que cette « vertu » n’est pas observable, me direz-vous peut-être? De base, la réussite d’une vie étant avant tout un sentiment humain, elle n’a pas à l’être. Et de plus, d’une certaine manière, c’est faux : lorsque nous entrons en contact avec une autre personne directement et non pas uniquement par l’intermédiaire de sa réputation ou de ses acquisitions, au fond de nous, nous le savons, nous sentons sa réussite ou son échec.

